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À Istanbul, une jeunesse en quête d’avenir ailleurs

À Istanbul, les files d’attente devant les centres de demande de visas commencent avant le lever du soleil. Dossiers sous le bras, des centaines de jeunes Turcs patientent chaque jour dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous pour l’Europe. Entre inflation galopante, désillusion politique et manque de perspectives, beaucoup rêvent d’un avenir ailleurs. Mais derrière le désir de départ se cachent aussi des hésitations, un profond attachement au pays et une frontière européenne devenue de plus en plus difficile à franchir.

Il est à peine 7 heures du matin lorsque les premiers candidats arrivent devant l'un des cinq centres VFS Global d’Istanbul, qui depuis plusieurs années sont chargés de collecter les dossiers des demandeurs de visa pour les autorités. Dans ce quartier de Beyoğlu, situé sur la rive européenne d'Istanbul, les files se forment lentement, bien avant l’ouverture officielle des portes.

Étudiants, jeunes actifs, couples avec enfants et personnes âgées attendent patiemment d’entrer dans cet imposant bâtiment en verre, dossiers en main. Certains relisent nerveusement leurs documents, d’autres regardent leur téléphone en silence. À mesure que l’heure avance, la foule s’épaissit rapidement.

Tout à la fin de la file, Yagmur, 23 ans, attend avec sa sœur pour déposer une demande de visa touristique pour les Pays-Bas. « Il y a deux ans, c’était beaucoup plus facile », raconte-t-elle. « Ils pensent de plus en plus qu’on va rester illégalement là-bas. » Yagmur, assure pourtant vouloir simplement voyager et découvrir le pays avant de revenir en Turquie. La jeune femme a déjà envisagé de poursuivre un master à l’étranger. Mais apprendre une nouvelle langue et reconstruire une vie ailleurs lui paraît trop compliqué.

« Ici aussi, on peut trouver son bonheur », dit-elle simplement.

Quelques mètres plus loin, sur le bord du trottoir, Sudi, une cigarette à la main, attend également son tour. Elle entame les démarches pour partir étudier à Cracovie, en Pologne. « C’est mon premier visa, j’espère que ça va aller. Cela me stresse un peu ! », confie-t-elle.

Au milieu des files, des hommes circulent avec plusieurs documents sous le bras. Ces intermédiaires accompagnent des clients dans leurs démarches administratives, parfois jusqu’au dépôt du dossier.

Des profils comme Yagmur et Sudi, Hasan Saglam en accompagne près de 200 chaque jour. Dans ses mains, une pile épaisse de documents destinés à différents consulats européens. Il ne dira rien sur les destinations concernées.

En Turquie, le désir de départ touche particulièrement les jeunes générations. Selon une étude de la fondation allemande Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS), institution politique proche des conservateurs chrétiens démocrates, près de 72,9 % des jeunes Turcs de 18 à 25 ans déclarent vouloir vivre à l’étranger s’ils en ont la possibilité. Parmi les principales raisons évoquées figurent la recherche de meilleures conditions de vie, davantage de libertés et les difficultés économiques.

Un désir d’Europe nourri par les crises

D’après les données officielles de TurkStat (Institut statistique turc), l’inflation annuelle en Turquie a dépassé les 60% à plusieurs reprises ces dernières années, affectant le coût de la vie et le pouvoir d’achat des ménages. Dans ce contexte, l’Europe apparaît pour beaucoup de jeunes comme un espace offrant davantage de stabilité, d’opportunités professionnelles et de liberté.

En 2024, 103 732 turcs ont émigré de Turquie, dont une majorité de jeunes de 20 à 29 ans (Institut Turc de statistiques, TÜIK).

Rüstü, 24 ans, fait partie de cette jeunesse qui regarde vers l'Europe. Cheveux bruns, regard sombre et montre argentée au poignet, le jeune homme vient de finir sa journée dans l'entreprise d'audit où il travaille. Dans ce café du quartier de Nişantaşı, il nous parle avec douceur de son envie d’ailleurs.

« J’aime la Turquie, mais je pense à mon avenir », explique-t-il. Son rêve porte plusieurs noms : France, Italie ou Allemagne.

« Je veux un jour manger un croissant à Paris, boire un expresso à Rome ou participer à l’Oktoberfest à Munich», raconte-t-il avec un sourire.

Diplômé en Sciences politiques et administration publique, passionné de football européen de Ligue 1 et Ligue 2 et amateur de rap français, notamment Kaaris ou Freeze Corleone, Rüstü essaie d'apprendre le français et l’allemand pendant son temps libre. Mais avec son travail, les moments disponibles se font rares.

En juillet, il doit se rendre à Francfort en Allemagne, avec son entreprise pour un tournoi de football amical. Une première pour lui qui n'a jamais quitté la Turquie. Son visa Schengen n’a pas encore été accepté, mais il reste confiant, « les visas pour le travail sont plus simples à obtenir ».

Le jeune homme souhaite visiter le Vieux continent et pourquoi pas s'y installer. Car comme beaucoup de jeunes diplômés turcs, il imagine sa vie là-bas dans les années à venir. « L’Europe me paraît plus développée notamment sur les droits humains », estime-t-il. « Je ne veux pas renoncer à mes standards de vie ni subir les mauvaises conditions économiques.»

Mais partir reste coûteux. Le jeune homme ne dispose pas encore de la somme minimale requise par les pays européens. « Mes parents ne peuvent pas non plus m’aider », reconnaît-il.

Pour Elif Aktaş, chercheuse-doctorante spécialiste des migrations turques, cette volonté de départ s’est profondément transformée au cours de la dernière décennie. « Il y a eu un tournant après les manifestations de Gezi en 2013 », explique-t-elle. Avant cette période, les jeunes diplômés turcs partaient souvent à l’étranger pour étudier ou acquérir une expérience professionnelle avant de revenir ensuite en Turquie. Désormais, beaucoup envisagent un départ durable.

Selon la chercheuse, plusieurs événements ont nourri cette évolution, notamment la répression des manifestations de Gezi, la tentative de coup d’État de 2016 puis la forte dévaluation de la livre turque à partir de 2018. « L’environnement devient dépressif », résume-t-elle, reprenant les mots de plusieurs jeunes interrogés dans le cadre de ses recherches.

« Aujourd'hui, les jeunes veulent fuir l'autoritarisme montant et la situation économique qui ne va pas bien du tout. Leur futur ici est flou, ils cherchent de meilleures conditions de vie », ajoute-t-elle.

Les grandes villes comme Istanbul, Ankara, Izmir ou encore Diyarbakir, concentrent une grande partie de cette jeunesse tentée par le départ. L’Allemagne, les États-Unis et la France figurent parmi les destinations les plus convoitées, notamment grâce aux importantes diasporas turques déjà présentes.

« La jeunesse turque n’est pas homogène, nuance toutefois la chercheuse. Les capacités migratoires dépendent des ressources économiques, du niveau d’éducation ou des réseaux familiaux. Tous ne sont pas égaux. »

Ambition académique et attachement au pays

Pour certains étudiants, partir relève avant tout d’un projet académique. Dans une université privée d’Istanbul, Sedef Yucad, conseillère en éducation internationale, accompagne chaque année des dizaines de jeunes dans leurs candidatures à l’étranger.

« Nous préparons plus de mille dossiers par an. Les étudiants recherchent souvent une meilleure qualité d’enseignement ou davantage de perspectives professionnelles », confie-t-elle.

L’Italie attire particulièrement les profils intéressés par l’art, l’architecture et le design. Le Royaume-Uni reste populaire pour les sciences sociales et l’économie, tandis que les États-Unis séduisent davantage les étudiants tournés vers les nouvelles technologies. « Beaucoup souhaitent rester à l’étranger parce qu’ils ne croient plus vraiment à la stabilité politique ou économique du pays », observe-t-elle.

Rencontrés à l’université Galatasaray, installée au bord du Bosphore, Omer et Orhan, deux étudiants originaires d’Izmir et de Muğla, évoquent leur rapport plus nuancé à l’étranger. « Mon projet à long terme reste de vivre en Turquie », explique Omer, étudiant en sciences politiques qui souhaite travailler plus tard dans la fonction publique. « Mais je ne rejette pas complètement l’idée de partir un jour. Le monde change si vite. »

Pour lui, voyager ou travailler temporairement à l’étranger représente davantage une opportunité d’apprentissage qu’un exil définitif. Tel Orhan qui, étudiant en mathématiques, partage lui aussi cette vision. Il rêve d’étudier différentes approches des mathématiques en Europe ou en Russie avant de revenir enseigner en Turquie. « Je veux apprendre ailleurs pour transmettre ensuite ces connaissances aux nouvelles générations ici », explique-t-il.

Malgré les difficultés économiques et politiques du pays, les deux étudiants restent profondément attachés à la Turquie. « Il y a beaucoup de problèmes, bien sûr, reconnaît Orhan. Mais je me sens redevable envers mon pays. C’est une mission pour moi d’essayer d’améliorer les choses »

Le mur des visas

Selon les autorités françaises, environ 160 000 visas ont été délivrés par la France en Turquie l’an dernier. Mais la demande dépasse largement les capacités de traitement disponibles pour les services consulaires des pays concernés. « Le principal problème aujourd’hui, c’est l’accès aux rendez-vous », reconnaît Nadia Fanton, consule générale de France à Istanbul.

Elle évoque également des réseaux utilisant parfois des systèmes de robots pour réserver puis revendre des créneaux sur internet à prix élevé. Malgré cela, le taux de refus des visas français reste compris entre 12 et 15 %, selon la diplomate, un niveau comparable à la moyenne des pays Schengen.

À Istanbul, beaucoup de jeunes continuent de faire la queue chaque matin devant les centres de visas.

Il est presque midi, et les files du VFS ne désemplissent pas. D’ici la fermeture dans 5 heures, plusieurs autres centaines de turcs viendront déposer leur demande de visa. Pour chacun d'eux, il faudra désormais patienter plusieurs dizaines de jours, parfois même plusieurs mois avant d’obtenir une réponse.