Transformer les cabosses de cacao en biocharbon, une solution contre la déforestation en Côte d’Ivoire
Depuis 2013, l’association des propriétaires de forêts naturelles et plantations (APFNP) d’Afféry, une ville située au sud-est de la Côte d’Ivoire, œuvre à la préservation des forêts. En réponse à une déforestation alarmante causée notamment par la culture intensive du cacao et la dépendance au bois de chauffe.
Dans son rapport publié le 7 décembre 2018, l'ONG Mighty Earth estime qu'en Côte d'Ivoire et au Ghana, deux premiers producteurs mondiaux de cacao, la forêt a reculé face aux plans de cacao. "La déforestation en 2018 s'élève à ce jour à 13.748 ha, soit la surface de 15.000 terrains de football. Ce chiffre est légèrement inférieur aux 21.000 terrains de football enregistrés pour 2017 et supérieur aux 13.000 terrains de football de forêt perdus en 2016" précise le rapport.
Gaoussou Coné, Sécrétaire général de l’APFNP
Face à ce constat, l’association APFNP a adopté une approche qui consiste à valoriser les résidus agricoles en biocharbon. « La deuxième cause de la déforestation en Côte d’Ivoire, après l’agriculture, est le bois de chauffe. Nous avons donc décidé de nous attaquer à cette problématique en introduisant la valorisation des produits résiduaires organiques », explique Gaoussou Coné, secrétaire général de l’association.
Cette initiative vise également à répondre à des enjeux climatiques plus larges. En réduisant l’abattage des arbres et en offrant une alternative plus propre au charbon de bois, l’APFNP ambitionne de réduire l’empreinte carbone des ménages locaux. « Le biocharbon ne se limite pas à la cuisson ; il peut aussi être utilisé comme amendement organique pour les sols, ce qui en fait une solution doublement bénéfique », ajoute-t-il.
Photo du biocharbon d’Affery étalé pour séchage
Si l’intention est louable, l’ampleur des difficultés notamment les habitudes culturelles profondément enracinées limite l’impact de ce projet. Pour s’imposer, le biocharbon devra prouver sa compétitivité face au charbon traditionnel.
Un processus artisanal basé sur les réalités locales
Le biocharbon d’Affery est produit à partir de cabosses de cacao, mais aussi de balles de riz, de rafles de maïs et de coques de café. Selon Gaoussou Coné, ce choix repose sur une observation simple : « Ces résidus, souvent considérés comme des déchets, peuvent être transformés en ressources précieuses grâce à un processus artisanal que nous avons développé localement. »
Photo du processus de fabrication du biocharbon d’Affery (APFNP)
En effet, la production repose sur plusieurs étapes clés qui consiste à sécher d’abord les cabosses de cacao, un processus souvent ralenti en saison des pluies. Une fois séchées, elles subissent une pyrolyse de huit heures dans un réacteur artisanal conçu par l’APFNP, et le charbon obtenu est ensuite consolidé avec un liant naturel, comme l’amidon de manioc, pour produire des briquettes.
Photo du processus de fabrication du biocharbon d’Affery (APFNP)
Malgré cette méthodologie ingénieuse, le rendement semble faible : « Il faut environ 118 kg de cabosses pour produire seulement 40 kg de matière carbonisée. Ce faible ratio explique pourquoi nous explorons également la production de biocharbon non carbonisé, qui pourrait être plus compétitif », précise Coné.
Le processus artisanal, bien qu’adapté aux moyens locaux, limite la capacité de production de l’association, qui actuellement est de deux tonnes par mois. Des investissements dans des équipements modernes seraient nécessaires pour augmenter la production tout en maintenant la qualité.
Des défis logistiques et économiques persistants
La collecte des cabosses de cacao reste une difficulté importante. « Ces résidus sont souvent dispersés dans les plantations, ce qui rend leur centralisation coûteuse et chronophage », souligne Gaoussou Coné. Il ajoute que « la dépendance aux conditions météorologiques complique le séchage des matériaux, important pour garantir la qualité du produit final ».
Sur le plan économique, le biocharbon peine encore à rivaliser avec le charbon de bois. « En termes de coût, notre biocharbon reste moins compétitif. Cela s’explique par les pertes importantes lors de la pyrolyse, mais aussi par les coûts de production plus élevés », admet Coné. Pour surmonter cette limite, l’APFNP a conçu une machine capable de produire du biocharbon sans ajout de liant, un développement prometteur actuellement en phase d’expérimentation.
Photo de Gaoussou Coné en plein action dans processus de fabrication du biocharbon d’Affery (APFNP)
Ces difficultés montrent la nécessité de trouver un équilibre entre innovation locale et compétitivité économique. Sans une réduction des coûts de production et un soutien gouvernemental, l’adoption massive de cette alternative reste compromise.
Une initiative qui inspire mais nécessite des ajustements
Selon Gaoussou Coné, le modèle développé par l’APFNP est reproductible, notamment dans d’autres régions d’Afrique de l’Ouest confrontées à des problèmes similaires. « Avec des résidus comme les balles de riz ou les coques de café, il serait possible de mettre en œuvre des initiatives semblables, à condition d’adapter les technologies aux réalités locales », affirme-t-il.
Photo du biocharbon d’Affery étalé pour séchage
Mais, la reproductibilité du modèle repose sur plusieurs facteurs notamment :
- Un soutien financier pour acquérir des équipements performants
- Une formation des acteurs locaux, notamment des jeunes et des femmes, comme cela a été fait à Affery
- Une sensibilisation des communautés sur les bienfaits environnementaux et économiques du biocharbon
Et pour que ce modèle puisse être dupliqué à grande échelle, il faudra surmonter les réticences culturelles et garantir un accès équitable aux équipements et aux formations.
Un impact local encourageant, mais encore limité
En valorisant les déchets agricoles, l’APFNP contribue à réduire la pollution, à préserver les forêts et à générer des opportunités économiques. « Nos initiatives ont permis à des jeunes ferronniers locaux de se spécialiser dans la production d’équipements, créant des emplois et renforçant l’économie locale », se félicite Gaoussou Coné.
Photo des briquettes biocharbon d’Affery (APFNP)
Cependant, l’impact reste encore marginal face à l’ampleur de la déforestation en Côte d’Ivoire. « Notre vision est de faire entrer le biocharbon non carbonisé dans chaque ménage pour remplacer le bois de chauffe et le charbon de bois d’ici cinq ans. Mais cela nécessite un engagement fort de toutes les parties prenantes », conclut-il.
L’initiative de l’APFNP est une démonstration du potentiel des solutions locales pour répondre à des difficultés globales. Toutefois, pour maximiser son impact, elle devra surmonter des obstacles techniques, économiques et sociaux très importants, notamment un soutien économique et des ajustements adaptés. Avec ça, le biocharbon pourrait devenir une alternative durable et généralisable, non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans d’autres régions du monde.
Post a comment